Algérie: des colons aux colonels Camps, extermination, éradication
SADEK SELLAM

Tiré du livre "Parler des camps, penser les génocides", Textes réunis par Catherine Coquio, Albin Michel 1999, pp 322-348.

Depuis 1830, l'Algérie a été et demeure le théâtre de violences souvent meurtrières. Les théories sur l'universalité des droits de l'homme sont venues trop tard pour que les brutalités de la conquête coloniale soient classées parmi les actes juges fortement répréhensibles par l'opinion. Les défaillances du droit international de l'après-guerre, en rendant malaise la qualification des massacres collectifs perpétrés dans les anciennes colonies, ont contribué à maintenir une sorte de morale à deux vitesses. Quant aux tueries qui ensanglantent l'Algérie depuis 1992, et aux internements massifs qui accompagnent la politique du tout répressif, leur appréciation bute sur l'opacité du régime algérien, sur l'invocation par ce dernier de la « souveraineté nationale » pour refuser une commission d'enquête, et sur le brouillage entretenu par les militants de «l'éradication», qui vont parfois jusqu'à interdire que soit posée la question: qui tue ?

Compte tenu des insuffisances de la recherche sur l'histoire de l'Algérie contemporaine, le présent article n'a pas la prétention d'apporter des réponses définitives à toutes les questions posées par ceux qui souhaitent donner un statut aux violences qu'a connues l'Algérie aux XIXe et XXe siècles. Il se contente de restituer les faits susceptibles de fournir le support d'une réflexion approfondie sur la nature des violences coloniales et post-coloniales réunies. Les commentaires sur la genèse et le contexte des événements relatifs à l'actuelle crise algérienne tentent de relativiser la portée des discours idéologiques destinés à dissimuler à l'opinion internationale la gravité d'un acte comme le coup d'État du 11 janvier 1992. Une telle démystification s'impose à quiconque veut avoir un jugement équitable sur l'ampleur et les origines des souffrances endurées par le peuple algérien, aussi bien avant la décolonisation qu'après.

.

L'État algérien né de la décolonisation a mis au centre de son discours la nécessité de rompre avec la période coloniale et ses pratiques. La suppression des « séquelles du colonialisme » figurait parmi ses priorités. La volonté de marquer sa différence avec l'ancienne administration coloniale a été affirmée en même temps qu'a été mis en avant le thème de la « spécificité » de la voie algérienne de développement. La crédibilité de ce discours a cependant fini par être mise en cause, quand les injustices postcoloniales commencèrent à être comparses aux iniquités de la colonisation. On chuchotait alors que la superbe de certains colonels de l'Algérie indépendante n'avait rien à envier à la morgue des anciens colons. Mais on continuait de créditer le pouvoir d'une intention de se réformer de l'intérieur.

C'est quand les réformateurs du gouvernement Hamrouche furent victimes d'un véritable coup d'État, le 5 juin 1991, que la comparaison entre le système colonial et le type de pouvoir choisi pour contrer la montée des islamistes est devenue de plus en plus fréquente Les violences consécutives au coup d'État du 11 janvier 1992 rendirent plus légitimes encore les parallèles entre l'arbitraire colonial et les singulières pratiques adoptées par le pouvoir qui enterra la Constitution démocratique de février 1989. Voilà pourquoi il est possible d'examiner l'hypothèse d'une continuité avec le système colonial tacitement assurée par les militaires et les politiques qui, juste par refus de l'alternance démocratique, s'exonèrent de toute référence juridique ou morale. Les ressemblances sont en effet nombreuses entre les tueries des années 1990 et les massacres collectifs de la période coloniale.

PÉRIODE COLONIALE: CRIMES DE GUERRE
ET CRIMES CONTRE L'HUMANITÉ

La politique de la France en Algérie aurait dû reposer sur la convention dans laquelle le général de Bourmont promettait, lors de la prise d'Alger le 5 juillet 1830, que l'« exercice de la religion mahométane restera libre; la liberté de toutes les classes d'habitants, leur religion, leurs propriétés, leur commerce ne recevront aucune atteinte. Les femmes seront respectées. Le général en chef en prend l'engagement sur l'honneur (1)».

Le non-respect de cette « parole donnée à l'Islam » (L. Massignon), qui fut à l'origine de la durable crise de confiance entre la France et les musulmans d'Algérie, commença deux mois après cet engagement solennel, lorsque le successeur de Bourmont, le général Clauzel, inaugura la politique de privation de la religion musulmane de ses moyens d'existence par la confiscation des habous (biens de main-morte servant à l'entretien des lieux de culte, au financement de l'enseignement religieux et de l'action de bienfaisance) (2). C'est que les références au droit et à la morale durent être relativisées au profit de la conquête militaire (3) et des besoins de la colonisation terrienne, dont les appétits conduisirent au labour d'un grand nombre de cimetières musulmans (4).

La « pacification », qui dura jusqu'au « nettoyage de la Kabylie » en 1857, fut obtenue au prix de la systématisation des razzias par le général Lamoricière et la politique de la « terre brûlée » du maréchal Bugeaud. De nombreuses affaires datant des débuts de la conquête confirment que l'armée d'Afrique accepta de mener une « guerre sans lois » (Pierre Montagnon), dans laquelle la fin justifiait souvent les moyens. Certaines opérations s'apparentaient à des crimes de guerre caractérisés. L'un des plus spectaculaires actes de cruauté froide, classable parmi cette catégorie de violences, fut le massacre, en avril 1832, de la petite tribu des Ouffia qui fut décidé par le gouvernement policier du duc de Rovigo. Soupçonnée d'avoir commis un vol dont avait été victime un cheikh rallié à la France qui se rendait à Alger en provenance de Constantine, la tribu des Ouffia fut exterminée près de Maison-Carrée, « sans enquête, ni preuve (5) ».

Tout ce qui vivait fut voué à la mort; tout ce qui pouvait être pris fut enlevé, on ne fit aucune distinction d'âge ni de sexe. Cependant l'humanité d'un petit nombre d'officiers sauva quelques femmes et quelques enfants. En revenant de cette funeste expédition, plusieurs de nos cavaliers portaient des têtes au bout de leurs lances et une d'elles servir, dit-on, à un horrible festin (6).

Cette expédition fit une centaine de morts et un butin de deux mille moutons, sept cents bœufs et une trentaine de chameaux qui furent vendus de gré à gré sur le marché de Bab Azoun où l'on « voyait des bracelets encore attachés au poignet coupé et des boucles d'oreilles sanglantes !!! (7) ». Il fut reconnu que les voleurs appartenaient à une autre tribu, mais le cheikh des Ouffia fut condamné à mort et exécuté. Sa grâce fut refusée par le duc de Rovigo qui, pour satisfaire ses « convenances personnelles » (Pellissier de Reynaud), voulut « en toute tranquillité de conscience laisser aller la justice ».

La généralisation de la guerre fut à l'origine d'autres formes de violence qui devraient être rangées facilement aujourd'hui dans la catégorie des « crimes contre l'humanité ». C'est le cas notamment de la pratique des enfumades et des emmurements qui provoquaient à chaque fois la mort de plusieurs centaines de personnes par asphyxie. L'existence de ces « chambres à gaz » de fortune fut révélée lors de la répression de l'insurrection menée dans le Dahra en 1845 par un jeune chef maraboutique d'une vingtaine d'années surnommé Boumaza (l'homme à la chèvre), qui s'attribuait le titre messianique de « maître de l'heure » Devant les difficultés à réprimer cette insurrection, le colonel Pélissier décida de poursuivre les Ouled Riah qui s'étaient retranchés par centaines dans des grottes de montagne. Des fascines enflammées furent placées, et systématiquement entretenues, devant les issues des grottes où s'était réfugiée une partie de la tribu. Le lendemain, on trouva des centaines de cadavres (d'hommes, de femmes et d'enfants) amoncelés. Il y eut au moins cinq cents victimes; on parla même d'un millier de morts. A la suite de l'invitation du gouvernement à « répudier avec horreur, pour l'honneur de la France » (Montalembert) ce «meurtre consommé avec préméditation sur un ennemi sans défense » (prince de la Moskowa), le maréchal Soult (alors ministre de la Guerre) fut amené à « déplorer » ce forfait. Au ministre qui ne voulait pas croire « que le colonel ait eu des ordres pour employer de tels moyens », Bugeaud - qui demanda aux membres de la Chambre des pairs de lui indiquer des procédés plus moraux lui permettant de gagner la guerre - répondit qu'il prenait « toute la responsabilité de cet acte », car il avait prescrit d'en user ainsi « à la dernière extrémité ».

L'année précédente, le général Cavaignac avait utilisé le même procedé pour obtenir la reddition de la tribu des Sbéahs. Le général Canrobert en a donné le récit suivant:

On pétarada l'entrée de la grotte et on y accumula des fagots de broussailles. Le soir, le feu fut allumé. Le lendemain quelques Sbéahs se présentèrent à l'entrée de la grotte, demandant l'aman à nos postes avancés. Leurs compagnons, les femmes et les enfants étaient morts (8).

Quelques semaines après l'affaire des Ouled Riah, le colonel SaintArnaud montra autant de discrétion que le général Cavaignac l'année précédente lorsqu'il emmura d'autres Sbéahs:

Je fais hermétiquement boucher toutes les issues et je fais un vaste cimetière. La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques. Personne n'est descendu dans les cavernes; personne... que moi ne sait qu'il y a là-dessous cinq cents brigands qui n'égorgeront plus les Français. Un rapport confidentiel a tout dit au maréchal simplement, sans poésie terrible ni images (9).

Selon quelques survivants, les bœufs, excités par la privation d'air, avaient écrasé les gens à terre, augmentant ainsi le nombre des victimes de ce « vaste cimetière » demeuré fermé et où, selon un observateur qui écrivait en 1864, «tous, hommes, femmes, enfants, troupeaux, sont encore (10) ». Faute de pouvoir enfumer, Canrobert pratiqua aussi l'emmurement dans une expédition au nord du Dahra.

Comme il n'y a pas de bois, je bouche l'entrée de la caverne avec des pierres. Si j'avais fait autrement un grand nombre de nos soldats seraient tombés inutilement sous les balles arabes.

De ces quatre sinistres aventures de grottes, seule l'affaire des Ouled Riah fut « médiatisée ». Car Bugeaud, qui était en expédition, ne put arrêter le rapport du colonel Pelissier qui finit entre les mains du prince de la Moskowa. Pour C. A. Julien, « il est probable que la pratique - des enfumades et des emmurements - fut plus fréquente qu'il ne paraît ». Il convient de préciser que l'armée française a eu recours à l'emmurement des grottes pendant la guerre de 1954 à 1962.

Les habitudes prises durant les opérations de la conquête ont survécu à la « pacification (11) », et les méthodes utilisées pour réprimer les grandes insurrections ne furent pas plus morales. L'atmosphère dans laquelle furent tués près de deux mille « indigènes » pour réprimer la révolte menée en 1871-1872 par le bachaga El Moqrani avec l'aide du chef de la confrérie des Rahmanya, le cheikh E1 Haddad, justifia l'internement des chefs insurgés dans des bagnes comme celui de Cayenne et la confiscation des biens des tribus, qui entraîna un exode massif de la Kabylie vers la Mitidja et le Constantinois.

Ces mesures inspirèrent les dispositions du « système de l'indigénat » qui, en instituant un droit à deux vitesses, légalisa, à l'intention des « indigènes musulmans non naturalisés », le séquestre (qui avait été supprimé en France par l'Ancien Régime), les commissions disciplinaires, puis les tribunaux répressifs (qui ignoraient la séparation du judiciaire et du policier) et le principe de la responsabilité collective. En parachevant ce dispositif juridique d'exception au moment du Centenaire de la révolution de 1789, la IIIe République renonça à l'universalité des Droits de l'homme et tourna résolument le dos à la formule d'un des révolutionnaires: « Que périssent les colonies pour que vivent les principes. »

Le triomphalisme colonial permit même d'envisager d'assurer la parité démographique entre Européens et musulmans en réduisant, par la guerre ou par la politique, le nombre de ces derniers, dans la foulée des grandes famines des années 1860, qui furent provoquées notamment par la disparition des silos collectifs consécutive à la ruine de l'économie traditionnelle. Selon les déductions faites du recensement approximatif de 1872, près de six cent mille musulmans ont disparu à partir de 1861, à la suite de la désagrégation du système économique traditionnel précipitée par la politique de « cantonnement » que le général Lapasset résuma en deux mots: « vol et spoliation (12) » On croyait alors à « une diminution inéluctable des populations indigènes frappées par le choc d'une civilisation supérieure. Ainsi en avait-il été en Amérique lors de l'arrivée des Européens, et d'aucuns, en Algérie surtout, prophétisaient la "disparition fatale de la race indigène" (13) ».

C'est sans doute de cette époque que date l'élaboration d'un scénario d'« extermination des indigènes » décrit dans des archives inédites que mentionnait récemment un ancien archiviste de la préfecture d'Alger (14). En 1892, cette «solution finale » était encore évoquée, mais pour mieux la réfuter, par le positiviste islamophile Charles Mismer, qui parlait des musulmans d'Algérie en ces termes:

Les convertir est impossible: jamais leur Dieu ne capitulera devant la Trinité chrétienne !... Les détruire, comme des Peaux-Rouges, est également impossible: à défaut du monde civilisé, leur nombre et leur vaillance les protégeraient. Reste la justice (15).

Les quelques mesures de justice prises par Clemenceau en 1919, en hommage aux quatre-vingt mille soldats musulmans morts pendant la guerre de 1914-1918, contribuèrent à faire oublier ces velléités et à estomper les souvenirs des brutalités de la conquête et des méthodes utilisées dans la répression des révoltes, comme celles de Margueritte (1901) et des Aurès (1916). Jusqu'à ce que la tentative de participation des Algériens du Constantinois à la célébration de la victoire contre le nazisme, le 8 mai 1945, tourne à 1'émeute et conduise à une répression implacable, qui remit à l'ordre du jour tous les traumatismes passés que l'on croyait atténués par le sentiment de la « fraternité d'armes » de la Deuxième Guerre mondiale (au cours de laquelle douze mille soldats musulmans algériens furent tués) et les promesses successives de faire évoluer le sort des « indigènes ».

La répression menée conjointement par l'armée (y compris l'aviation et les navires de guerre en rade de Bougie et Djidjelli qui bombardèrent l'arrière-pays), la police et les milices (16) des colons, fit plusieurs milliers de morts, dans la région de Sétif et de Kherrata notamment.

Jamais depuis 1842, et le maréchal de Saint-Arnaud, l'Algérie n'avait connu, même aux jours les plus sombres de son histoire, de répression plus féroce contre un peuple sans défense...

Sur les routes, à travers les sentiers, dans les champs, dans les rivières, et dans les ravins, ce n était que cadavres entrouverts où s'engouffrait la gueule sanglante de chiens affamés... Çà et là des villages entièrement rasés éléments d'une humanité primitive- fuyant sous les balles meurtrières des civilisés. Dans les charniers de morts peut-être étaient-ils quelques coupables. Il y avait sûrement en tout cas des dizaines d'innocents (17).

Ce drame a fait l'objet d'une bataille de chiffres qui dure jusqu'à nos jours. M. Kaddache résume ainsi les différents bilans avancés:

Le gouvernement de la Libération parla de 1 500 morts musulmans, les militaires de 6 000 à 8 000, les milieux américains parlèrent de 35 000 et même de 80 000. Les militants algériens retinrent le chiffre de 45 000 (18).

Selon Ageron, « la répression judiciaire toucha près de cinq mille suspects arrêtés. Les tribunaux militaires prononcèrent près de mille quatre cents condamnations dont une centaine à la peine de mort. On ne compta que vingt à vingt-huit exécutions. Le P.P.A. (Parti du peuple algérien) parla aussitôt de "génocide (19)" ». Jacques Berque donne une idée de la singulière ambiance dans laquelle fut menée cette répression. Il rapporte les récits d'un officier des affaires indigènes qui y participa à la tête d'un goum marocain:

On avait bombardé, en dépit du tricolore arboré, des hameaux présumés rebelles, ou pour l'exemple. Dans l'auditoire, plusieurs officiers dirent assez haut que ce n'était pas agir en soldats. L'orateur lui-même clamait sa réprobation devant l'hypocrisie d'un maire colon qui, après lui avoir élogieusement présenté des conseillers communaux, l'avait pris à part pour lui demander de fusiller l'un d'entre eux, musulman, coupable, paraît-il, de menées antifrançaises. Même pour le sabreur, c'en fut trop (20)"...

La gravité de cette répression est telle que l'ancien militant nationaliste algérien Bachir Boumaza a fixé comme objectif à la Fondation du 8 mai 1945, qu'il a créée à Alger en 1989, de « faire reconnaître ces massacres comme crimes contre l'humanité (21) ».

LES CAMPS PENDANT LA GUERRE DE DÉCOLONISATION

L'insurrection du 1er novembre 1954 était inscrite dans les faits dès lors que les massacres du 8 mai 1945 précipitèrent l'engagement d'une grande partie de la jeunesse algérienne dans les rangs nationalistes. Les exactions comme celle de Sidi Ali Bounab (où une fusillade fit des morts après qu'un gendarme eut uriné dans une mosquée), la saisie du lit d'une femme musulmane enceinte (que Massignon fut peut-être le seul à dénoncer devant les chrétiens de gauche qui voulaient bien l'écouter), la profanation d'une mosquée par des légionnaires à Mascara, l'indulgence à l'égard d'un gendarme coupable d'avoir assassiné froidement plusieurs musulmans (et dont la simple mutation en France « provoqua une vive émotion... dans la gendarmerie (22) », devaient rappeler que les tensions étaient « consubstantielles » à l'ordre colonial, qui a toujours reposé sur la force et continué d'ignorer les Droits de l'homme. Les spécialistes et les militants de cette cause manifestaient une étonnante passivité devant l'archaïsme du colonialisme. Un éminent juriste de gauche, qui faisait partie de la délégation française à la conférence tenue au palais de Chaillot par l'O.N.U. en 1948 sur la Déclaration universelle des droits de l'homme, trouvait encore le moyen de suggérer l'exclusion des colonies du champ d'application de cette charte.

Quand le C.R.U.A. (Comité révolutionnaire d'unité et d'action) décida de sortir de l'impasse des partis nationalistes par le recours à la violence, la IVe République répliqua par des mesures de représailles inaugurant une guerre dont la dureté a été comparable à celles du début de la conquête, avec les nouveautés répressives que permit le vote des «pouvoirs spéciaux» de mars 1956: pouvoirs de police attribués à l'armée qui n'hésita pas à recourir systématiquement à la torture, notamment durant la bataille d'Alger (1957), et à couvrir parfois un terrorisme antimusulman; juridictions spéciales; ouverture d'une douzaine de camps d'internement destinés à enfermer des dizaines de milliers de suspects sans jugement: camps de Bossuet, Tefechoun, Saint Leu, Paul Cazelle, Beni-Messous, Sidi Chahmi...; centres de détention pour les prisonniers P.A.M. (« pris les armes à la main »), comme le camp Morand de Boghar (23). ;. Il y aurait à mentionner aussi les camps de regroupement ouverts par l'armée à partir de 1956 pour y concentrer les populations qui habitaient dans des zones décrétées interdites, afin d'isoler les maquis. Ce grand déplacement de populations a touché plus de deux millions de personnes.

Quand le F.L.N. intensifia son action en France, l'applicabilité des pouvoirs spéciaux, au départ prévue pour la seule Algérie, fut étendue au territoire métropolitain, et on décida l'ouverture des camps de détention de Mourmelon-Vadenay (Marne), Saint-Maurice-l'Ardoise (Gard), Thol (Ain) et du Larzac (Aveyron) (24). Certains des camps ouverts en France à l'intention des militants du F.L.N. ont été maintenus après 1962 pour permettre l'« accueil » des harkis qui purent échapper aux massacres. Le nouveau pouvoir algérien fit parquer à son tour un grand nombre de harkis dans les centres de détention qu'avait ouverts la France à l'intention des suspects du F.L.N.

La guerre d'Algérie fut une guerre où la fin justifiait les moyens. Elle fit des centaines de milliers de morts, surtout parmi les civils, qui furent souvent victimes de la torture, des exécutions sommaires de l'armée régulière, des actes de vengeance des « unités territoriales » et du terrorisme de l'O.A.S. Sans oublier les « disparus », dont les corps ont été rejetés par la mer et les oueds alors qu'on les croyait dans les camps d'internement. Dans certaines opérations, l'armée française n'hésita pas à empoisonner les puits et les rivières pour décimer les populations. Malgré leur dureté, ces méthodes provoquèrent moins d'émotion que les massacres comme celui de Melouza, qui fit plus de trois cents morts en mars 1957(25).

 

L'ALGÉRIE INDÉPENDANTE: PARTI UNIQUE ET RÉPRESSION

L'euphorie de l'indépendance avait fait croire à la possibilité de relativiser les souvenirs de ces brutalités, d'autant plus que tous les visiteurs français de l'Algérie indépendante (y compris les anciens de l'O.A.S.) attribuaient unanimement au peuple algérien une exceptionnelle capacité de pardonner (26). Et que les Algériens étaient incités à se tourner vers l'avenir par le nouvel État, qui réitérait sa volonté de rompre définitivement avec les pratiques de l'ère coloniale. L'idéologie de la coopération a eu pour conséquence un grave déficit des études historiques sur l'Algérie. Celles-ci furent subordonnées aux contingences politiques, comme l'ont montré les nombreuses affaires de charniers qui furent surabondamment médiatisées sous la présidence de Giscard d'Estaing, avant d'être passées sous silence (1982-1983) lors de la négociation du contrat gazier. Dans le même ordre d'idées, on fit de la viticulture le symbole de l'économie coloniale , dédaigneuse des interdits de l' islam, en raison de l' arrêt des importations du vin algérien pour la France juste après l'indépendance. Mais on ne s'avisa guère de répertorier les actes de destruction commis dans le mépris du bien-être des populations, juste pour satisfaire quelques potentats locaux (27). Par ailleurs, tout s'est passé comme si l'amnistie (1964) (28) devait avoir 1'amnésie pour corollaire, et la prescription semble avoir pesé sur l'orientation des études historiques. Ainsi fut laissée longtemps dans l'oubli la répression aveugle des manifestations du 17 octobre 1961 à Paris, qui fit trois cents morts et douze mille arrestations - et qui ne risque pas, dans l'état actuel de l'opinion française, de faire l'objet d'un procès autonome (29). Les études historiques ont également pâti du manque de liberté de penser inhérent au système du parti unique choisi par l'Algérie indépendante.

Ce régime devint à son tour une source d'affrontements, dont le bilan reste à établir avec exactitude (30). La nature autoritaire du pouvoir algérien conduisit en effet à des conflits sanglants: la répression des maquis du F.F.S. (Front des forces socialistes) en Kabylie en 1963-1964 qui fit près de trois cent cinquante victimes; la tentative de sécession du colonel Chabani qui s'était replié à la même époque avec ses troupes dans l'ancienne wilaya VI, avant d'être condamné à mort et exécuté; le putsch avorté en décembre 1967 du colonel Tahar Zbiri, alors chef d'état-major, qui se solda par près de trois cent morts; des centaines d'arrestations, avec interrogatoires musclés, des militants de l'O.R.P. (Organisation de la résistance populaire) qui s'opposèrent au « coup d'État élégant » du 19 juin 1965, par lequel Boumediène déposa Ben Bella; l'assignation à résidence au Sahara, par lettres de cachet, d'opposants comme F. Abbas, B. Benkhedda (qui furent tous les deux présidents du gouvernement provisoire de la République algérienne avant 1962), le cheikh Kheireddine (de l'Association des Oulemas), et H. Lahouel (un des chefs de file des « centralistes » qui s'opposèrent à Messali Hadj en 1954), qui contestèrent publiquement la politique de Boumediène en 1976, notamment à propos du Sahara occidental. Succédant aux arrestations des militants islamistes et berbéristes, la répression du maquis de Mustafa Bouyali nécessita de dures opérations de ratissage dans la Mitidja et l'Atlas blidéen, qui durèrent jusqu'à fin 1987 (31).

Il y eut une augmentation de degré dans l'usage de la violence répressive à partir des manifestations des jeunes de Sétif et de Constantine en 1986, et surtout lors de la répression brutale des émeutes d'octobre 1988, qui fit entre cinq cents et mille morts (32). L'état de siège fut proclamé pour la première fois à cette occasion, et l'on crut que la démocratisation de 1989 allait permettre de régler par le débat les principaux conflits de la société algérienne. On s'est aperçu de la vanité de ces prévisions lorsque l'absence d'un espace de dialogue avec le F.I.S. (Front islamique du salut), qui décréta en mai-juin 1991 la grève générale pour contester la loi électorale votée par le Parlement du F.L.N., donna lieu à un autre état de siège au cours duquel une répression brutale fit une soixantaine de morts, plus de trois cents blessés, et près de trois mille arrestations parmi les manifestants du F.I.S.

DEPUIS LE COUP D'ÉTAT DE 1992: CAMPS, TUERIES, « ÉRADICATION »

Le succès du F.I.S. aux élections du 26 décembre 199133 fut suivi du coup d'État du 11 janvier 1992 contre le président Chadli, de l'interdiction du principal parti islamiste, et de la proclamation de l'état d'urgence. Ce véritable saut dans l'inconnu a conduit à un changement de nature dans l'usage de la violence comme moyen prioritaire de régler les différends politiques. Mais les initiatives qui furent prises afin de combler le déficit de légitimité du pouvoir issu du coup d'État firent illusion quelque temps: référence à la « légitimité historique », sollicitation du soutien des chefs confrériques, entrée au Haut-Comité d'État (H.C.E.) de l'ancien recteur de la mosquée de Paris T. Haddam (34), supposé être le symbole d'un islam moderniste et modéré, et surtout nomination d'un chef prestigieux du F.L.N. à la tête du H.C.E., la direction collégiale chargée d'assurer l'intérim jusqu'en 1995. L'armée ne pouvant plus produire de second Boumediène - pour cause d'affairisme -, c'est Mohamed Boudiaf, un des chefs historiques de la révolution de 1954, qui a été convaincu de sortir de son exil pour jouer ce rôle. Son aura a permis de faire oublier momentanément le déficit de légitimité du H.C.E. (35) et le non-respect systématique des droits de l'homme les plus élémentaires (36). D'autre part, la phraséologie mettant en sourdine la démocratie pour mettre l'accent sur la « République » - qu'on a même parfois tenté de concilier avec le « despotisme éclairé » -, a pu dissimuler les vrais mobiles des putschistes, qui se sont permis de décrire a priori et avec précision la politique que le F.I.S. aurait suivie (37). Les relais de ces derniers dans les petits partis, les syndicats et certaines organisations de la société civile, ont tenté d'ennoblir un torpillage de la démocratie. Cet accompagnement idéologique du coup d'État, et de ses conséquences sanglantes, est à comparer à la fameuse « mission de civilisation » derrière laquelle les pouvoirs coloniaux dissimulaient leurs agissements. En fait il s'agissait de s'opposer à tout prix à un changement de régime en refusant l'alternance, sous prétexte de barrer la route du pouvoir aux islamistes. Ceux-ci se sont laissé diaboliser en négligeant de rassurer la partie de la société algérienne qui en avait peur, et de donner des gages à l'opinion internationale.

L'obstination à rester au pouvoir coûte que coûte est à comparer avec la volonté de puissance des conquérants de l'Armée d'Afrique et la propension répressive des pouvoirs coloniaux successifs. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant de voir le pouvoir issu du coup d'État de 1992 recourir à des méthodes de l'ère coloniale avec laquelle l'Algérie indépendante a tenté de rompre pendant trente ans. Du reste, les promoteurs du C.N.S.A. (Comité national pour la sauvegarde de l'Algérie) et les chefs de petits partis transformés, après leur échec aux élections, en commissaires politiques des généraux putschistes, ont pour leur part repris des thèmes chers à l'ethnographie coloniale. Le thème de l'impréparation du peuple à la démocratie était le plus fréquemment martelé. Le chef d'un petit parti qui, le premier, appela publiquement au coup d'État s'est même reproché de s'être « trompé de peuple ». L'idée même d'annuler les élections est une manière de renouer avec les pratiques de la IIIe République, qui décida l'éloignement de l'émir Khaled quand les partisans de ce dernier gagnèrent les élections de 1919 et 1921 aux dépens des candidats favoris de l'administration. Le trucage des élections de 1997 renvoie à celui des consultations de 1948, lors de la création de l'Assemblée algérienne. Le mot « gueux », suggéré à la presse dite indépendante par les planificateurs du putsch pour désigner les islamistes, a lui-même été emprunté aux colons qui s'opposèrent à l'application généralisée des lois de scolarisation de Jules Ferry aux enfants indigènes (38) La création des cours spéciales pour faciliter le jugement expéditif des suspects n'appartenant pas à la « partie saine » de la population renvoie aux tribunaux répressifs du système de l'Indigénat. L'usage du napalm par l'aviation algérienne, pour incendier les forêts abritant les maquis de l'A.I.S. (Armée islamique du salut), rappelle les pires moments du plan Challe et des ratissages de Kabylie et des Aurès pendant la guerre de 1954 à 1962 (39). L'homologation obligatoire de tous les lieux de culte, les non-officiels devant être détruits (en vertu d'un décret du 22 décembre 1992), rappelle les pratiques de l'ancienne direction des Affaires musulmanes du gouvernement général, qui s'évertuait à favoriser la très officielle Amicale des agents du culte musulman.

La création d'un véritable Goulag saharien, après l'ouverture, le 13 février 1992, de onze centres de détention dans le Sud algérien, a ravivé les souvenirs des camps pour suspects du F.L.N. de la guerre de libération. La presse algérienne dite indépendante s'est abstenue de décrire les conditions de vie dans ces camps sahariens (40). A défaut de grands reportages, on dispose d'estimations qui évaluent à vingt-cinq mille selon le F.I.S., et à dix-huit mille selon les organisations humanitaires, le nombre de détenus dans ces camps, ainsi que de témoignages qui révèlent les très dures conditions de détention (41). Selon certains anciens détenus, quatre personnes doivent s'y contenter d'une bouteille d'eau par jour dans des camps de toile où il fait jusqu'à 50 degrés le jour, et moins 5 la nuit (42). Il faut souligner que de nombreux fonctionnaires titularisés furent internés sans jugement dans ces camps, et virent leur salaire arbitrairement interrompu, leur seul délit étant l'attachement à la quintuple prière quotidienne de l'islam. Il y eut même une ministre du gouvernement Ghozali qui décida d'interner un de ses collaborateurs féru de comptabilité analytique, à qui elle reprocha durement: « Vous êtes en tram de nous demander des comptes à la manière des gens du F.I.S. ! »

Après l'apparition, durant l'été 1993, des premiers et mystérieux G.I.A. (Groupes islamiques armés), dont certains émirs furent enfermés dans les camps du Sud sans avoir tous appartenu au F.I.S., L'aggravation de la situation sécuritaire a eu pour effet de monter la population contre les islamistes. La devise adoptée par les populations rackettées et terrorisées par les groupes armés devint: mieux vaut les corrompus (qui assument leur corruption) que les sanguinaires. Quelles que soient les interrogations sur les mobiles et l'identité des G.I.A.43, il faut reconnaître que cette nouvelle version de la politique de la terre brûlée a été utile au pouvoir en introduisant cette « morale » du moindre mal après avoir coupé l'herbe sous les pieds de l'A.I.S. Mais ce modeste résultat n'empêcha pas une branche du pouvoir et une partie de la hiérarchie militaire de constater la vanité du « tout répressif » qui a marqué toute la durée du mandat du H.C.E. Une tendance dialoguiste s'est alors dessinée au sein du pouvoir algérien en essayant de mettre fin aux affrontements comme l'avaient promis les planificateurs du coup d'État qui s'étaient, d'après certains témoignages44, fixé en 1992 la barre des dix mille morts comme prix maximum à payer pour réussir à empêcher l'arrivée au pouvoir des islamistes. Cette tendance a envisagé d'apporter une solution politique négociée à la crise algérienne, sans toutefois donner suite à l'offre de paix faite en janvier 1995 à Rome par plusieurs partis d'opposition, dont le F.I.S. Mais chaque tentative de dialogue était suivie d'une recrudescence de la violence, ce qui a permis de retenir l'hypothèse des attentats manipulés juste pour empêcher une solution à la crise par un compromis militaro-islamiste. La généralisation du recrutement paramilitaire (gardes communaux, groupes de légitime défense, comités d'autodéfense, groupes de patriotes (45)), dont les effectifs ont atteint les quatre cent mille hommes, semble avoir eu pour finalité beaucoup moins la protection du citoyen que la création d'un groupe de pression destiné à empêcher l'éviction des petites formations politiques après un éventuel accord entre les islamistes et les militaires. Ce sont les chefs de ces petits partis qui ont tenté de théoriser la notion d'« éradication ». Servant d'abord à désigner l'éradication du terrorisme, ce terme semble avoir par la suite eu pour acception l'élimination physique de l'adversaire politique. La multiplication des tueries au bilan à trois chiffres, commises dans des localités connues pour leurs sympathies islamistes, permet d'accréditer cette explication. D'autant que certaines formations paramilitaires ont été publiquement soupçonnées d'avoir trempé dans des massacres qui ont eu lieu plus d'une fois dans l'impunité totale, à quelques pas de casernes surarmées (Beni Messous, Rais, Bentalha, Sidi Hammad...).

Quant aux tueries de la région de Relizane, on sait que des milices dirigées par des maires du R.N.D. (Rassemblement national démocratique), le tout nouveau parti « victorieux » aux dernières élections municipales et législatives, ont participé à leur organisation (46). Des cadres du R.C.D. (Rassemblement pour la culture et la démocratie) de Said Saadi ont eux aussi constitué des milices « dont les attaches avec l'aile la plus dure de l'état-major sont notoires (47) ». Après l'assassinat du chanteur Lounès Matoub (juillet 1998), le F.F.S. a nommément mis en cause des chefs de milice issus du R.C.D. qui cherchaient à embraser la Kabylie au profit du clan des éradicateurs. On peut supposer aussi que l'extermination des électeurs du F.I.S. de ces villages de l'Ouarsenis était destinée à isoler les véritables maquis islamistes par des moyens plus radicaux que les déplacements de population des zones interdites de 1956. Il est probable également qu'un affairisme macabre ait été à l'origine des exterminations de tous les usufruitiers des anciennes terres de colonisation, sur lesquelles ils avaient un droit de préemption, lors des prochaines privatisations. La disparition totale des héritiers ouvre la voie aux richissimes candidats à la propriété de ces terres. Ces tueries, pas plus que les rackets des G.I.A., n ont réussi à avoir raison d'une étrange passivité de certaines brigades de la gendarmerie, où, du temps où ce corps était dirigé par le général A. Ghéziel, les plaignants avaient droit à une réponse sempiternelle: « Ça vous apprendra à voter pour le F.I.S. ! » Le président du F.F.S., Ait Ahmed, qui s'était nettement démarqué du R.C.D. en contestant la légitimité du pouvoir issu du coup d'État, a, à la suite de ces tueries à trois chiffres, reproché au pouvoir de « laisser éradiquer les pauvres au lieu de s atteler à éradiquer la pauvreté ». Ces indications, ajoutées aux récits comme ceux d'un ancien soldat décrivant les fausses barbes (48) découvertes dans le bureau de son capitaine, et aux révélations répétées de certains diplomates et officiers dissidents (49) sur les actes commis par de mystérieuses organisations, comme les « escadrons de la mort (50) », l'O.J.A.L. (Organisation de la jeunesse algérienne libre) et certains G.I.A., ont justifié les interrogations sur l'existence dune violence manipulée (51). Celle-ci semble destinée à entretenir le trouble pour une durée indéterminée, juste pour permettre au clan des éradicateurs de rester attaché à son programme, qui se limite au refus de l'alternance. De telles déductions renvoient à de nombreux précédents de la guerre d Algérie, durant laquelle l'armée française avait suscité de faux maquis financés, armés et renseignés par elle. Le plus célèbre de ces faux maquis a été celui de la «Force K», qui a été mis en place en 1957 par « Kobus (52) », avec l'aide de l'armée française, près d'Ain-Defla, jusqu'à son élimination par les katibas de la wilaya IV en 1958. Il y eut aussi les maquis créés en 1959-1960 lors du lancement du F.A.A.D. (Front algérien d'action démocratique) sous la direction de certains dissidents du M.N.A. comme Kefache, Selmi et Khelifa Benamar (53). Des manipulations comparables eurent lieu bien après l'indépendance. Selon Mohamed Harbi, « on a même vu en 1978 le pouvoir inciter des opposants à préparer des actions armées pour mieux les briser (54) ». Est-ce ces précédents coloniaux et post-coloniaux qui ont inspiré le machiavélisme des officines actuellement chargées de la lutte anti-islamiste (55) ? Déjà, en 1969, des actes de violence attribués à une mystérieuse organisation, « Djounoud Allah » (Soldats de Dieu), qui justifièrent l'interdiction de l'association religieuse Al Qyiam (Valeurs), semblent également avoir été le résultat d'une manipulation.

Quoi qu'il en soit de ces pratiques, le bilan de ces affrontements voulus par des hommes politiques et des officiers pour qui « la Constitution n'est pas une fin en soi (56) » est désespérément lourd: plus de cent mille morts, plus de quarante mille disparus dont les familles accusent les escadrons de la mort, des milliers de sans-logis parmi les villageois qui, après avoir fui les tueries, ont élu domicile sous les arcades de certaines rues d'Alger et d'autres grandes villes. Sans parler des troubles mentaux chez les proches des victimes des tueries, et dont aucune enquête n'a essayé d'évaluer le nombre (57). On sait seulement que le ministre chargé du gouvernorat d'Alger a fait la chasse aux S.D.F. qui ont fui le terrorisme en les déclarant « malades mentaux ».

Malgré la trêve consécutive au mystérieux accord conclu en octobre 1997 entre l'A.I.S. (Armée islamique du salut), et l'A.N.P. (Armée nationale populaire) - et acceptée depuis par de nombreux groupes armés autonomes - le terrorisme « résiduel (58) » fait régulièrement de nombreuses victimes. On est fondé à supposer que le fait accompli imposé par la distribution systématique des armes aux civils constitue le principal obstacle au retour à la paix (59). Le clan des éradicateurs semble disposer de cet atout et d'une grande capacité d'action diplomatique pour continuer à faire croire à sa volonté de maintenir l'ordre tout en laissant s'aggraver les causes du désordre. Il met l'économie sous le contrôle du Fonds monétaire international et investit la presque totalité des huit milliards de dollars de réserve dans le paramilitaire. Cela conduit à consolider « l'alliance entre la pauvreté et la jeunesse » (Bernanos) en multipliant les motifs de révolte au sein des « humiliés et offensés », dont certains refuseront de tendre la joue gauche.

L'idéologie de l'éradication s'accommode donc d'une installation dans la violence pour une durée indéterminée. Les tenants de cette politique concentrent tous leurs efforts sécuritaires en vue de protéger les installations pétrolières et les résidences de la Nomenklatura, le peuple algérien semblant être réduit à l'état d'accessoire humain des puits du pétrole et des gisements gaziers. Ils renoncent à se doter d'une base sociale pourvu qu'ils continuent à entretenir une clientèle qui mêle l'affairisme à l'entretien des formations paramilitaires. Cette clientèle inclut désormais certains anciens cadres islamistes qui ont accepté de troquer leur idéal contre une licence d'importation ou un siège dans le Haut Conseil islamique (60). Un tel traitement des problèmes posés par l'islamisme a pour seul avantage de faire le tri entre ceux qui se sont engagés au nom du Coran pour obtenir un strapontin, et ceux qui restent attachés au projet de « démocratie musulmane », principale alternative crédible à l'éradication-corruption. Les bénéficiaires traditionnels de cette politique, qui se recrutent souvent parmi les anciens baroudeurs de l'A.L.N., reconvertis dès l'indépendance dans les affaires (61), semblent plus à l'aise dans un système où le pouvoir est détenu par les militaires, qui en délèguent une partie à des technocrates apolitiques. Les uns et les autres craignant le retour des politiques (comme Madani, Hachani, Ait Ahmed, Hamrouche, Mehri, Ben Bella...) sur une scène démocratique qui supposerait la séparation du politique et du militaire et un parlement ayant un droit de regard sur l'ensemble des actes politiques, notamment ceux à caractère sécuritaire et concernant le commerce extérieur.

Cet aperçu comparatif forcément sommaire suffit néanmoins à rappeler que la violence est « consubstantielle » à l'idéologie de l'éradication, comme elle l'a été au système colonial. Parce que l'une et l'autre sont de type totalitaire et substituent la force à la légitimité. Le fonctionnement de ces deux systèmes implique l'exclusion d'une grande partie de la société, et l'extermination promise à ceux qui refusent cette logique. À cet égard, on est fondé à se demander si l'idéologie de l'éradication, quand elle est poussée jusqu'à son extrémité, n'est pas d'essence génocidaire . L'imaginaire religieux de la purification, lorsqu'il est manipulé et lorsqu'il ne l'est pas, conduit des fanatiques et des fanatisés (63) à commettre des atrocités qui sont la conséquence directe du coup d'État (64) -égorgements, mutilations, décapitations, femmes violées ou éventrées, bébés brûlés... Après avoir pris l'intelligentsia pour cible, ces attaques portent atteinte à l'intégrité du corps et particulièrement du corps féminin, ainsi qu'à l'enfance et la procréation (65). Ces traits rituels, qui font souvent parler de « barbarie », ne sont pas sans rappeler les formes de cruauté perpétrées au cours des génocides serbe et rwandais. De la même façon, ne peut-on pas attribuer au colonialisme des tentations génocidaires manifestées au moment où il songea à réaliser une parité démographique entre les Indigènes et les colons, au début des années 1870 ? S'il n'y a pas eu de passage à l'acte pour traduire dans les faits ce scénario, le colonialisme a néanmoins montré, lors de la répression du 8 mai 1945, sa capacité d'organiser des massacres collectifs à la faveur d'un mépris racial pour la vie des colonisés.

L'évolution des données de la politique internationale et de la situation interne en Algérie a précipité la fin du système colonial. Mais le pouvoir algérien risque de continuer de refuser impunément l'alternance pour une durée indéterminée. A cela, il y a plusieurs raisons, d'abord d'ordre interne: d'une part, l'écrémage de la société civile algérienne, à la suite de l'exil de plus de six cent mille Algériens parmi les plus instruits (deux millions d'autres Algériens sont candidats à l'émigration), arrange ceux qui veulent faire reposer la dictature sur l'absence d'esprit critique; d'autre part, les directions du F.I.S., hormis la signature de la plate-forme de Rome, n'ont pas suffisamment affirmé leur volonté de se transformer en un parti musulman démocratique respectueux de l'alternance. Ensuite, au niveau international, le clan des éradicateurs continue à bénéficier de soutiens à l'extérieur (comme ceux des éditorialistes qui saluèrent le « coup d'État du soulagement » (66)), à exploiter le malentendu féministe (67), et à désamorcer les critiques (récupération d'une partie des animateurs du C.I.S.I.A., refus des demandes de commissions d'enquête sur les tueries, etc. (68)). Il suffit de méditer la manière dont le panel dépêché par l'O.N.U. a été conditionné avant le début de sa mission par la visite du Premier ministre algérien chez Mario Soarès, sans doute pour lui indiquer les personnes qui méritent à ses yeux d'être rencontrées prioritairement, et le mettre en garde contre les persona non grata. Parmi celles-ci, figurent des avocats et des militants des droits de l'homme qui, après avoir mené leurs propres enquêtes sur les tueries de l'automne 1997, ont abouti à des conclusions mettant en cause des officines qui sont au pouvoir algérien ce que la Tachkila Huçuçi (Organisation spéciale) était au pouvoir des Jeunes-Turcs en 1915. Ces enquêteurs indépendants sont par ailleurs censurés par la presse algérienne francophone dite libre et boudés par la Ligue française des droits de l'homme, qui tient au maintien de ses bonnes relations avec des juristes inféodés comme ceux du très officiel « Observatoire des droits de l'homme ». En outre, les courants d'opinion qui, à l'extérieur, approuvent l'option affairiste du pouvoir algérien, continuent d'apporter à ce dernier plus d'une circonstance atténuante en minimisant la gravité de la situation sécuritaire, et insistent sur les perspectives de redéploiement économique en Algérie, allant jusqu'à faire croire que les investissements étrangers dans ce pays n'auraient pas besoin d'un retour à la paix civile. Ces alliés du lobby algérien du commerce extérieur ont tendance à ramener toute la crise algérienne à un problème de commissions à répartir entre des rentiers hostiles à la transparence et leurs relais à l'étranger.

Par ailleurs, la profonde méfiance de l'opinion occidentale vis-à-vis de l'islam (et pas seulement de l'islamisme) a valu une indulgence durable à ceux qui se présentent comme le dernier rempart contre l'obscurantisme attribué aux islamistes. Beaucoup d'intellectuels français, en préférant des militaires corrompus et répressifs au « péril vert » et en mettant la crainte d'un grand soir islamiste au centre de leurs préoccupations, ont rendu d'inestimables services au clan des éradicateurs, qui se soucie plus de ses privilèges que de l'idéologie. Le soutien inconditionnel à l'éradication a sans doute pour obscur mobile le désir d'utiliser l'actuel drame algérien dans l'espoir de remédier à la mauvaise conscience coloniale en faisant cesser définitivement le « sanglot de l'homme blanc » (P. Bruckner). De plus, une « vision folle et dévastatrice de la francophonie (69) » a conduit un grand nombre d'intellectuels et de décideurs français à préférer soutenir une dictature supposée laïque et moderniste. Au nom de la même vision, on entretient un « malentendu berbère » comparable au malentendu féministe, en exhumant des arguments hostiles à la langue arabe qui ont déjà servi pendant la période coloniale. Ce faisant, on prend le risque de priver les légitimes revendications d'espaces d'expression de la culture berbère de précieux soutiens parmi les arabophones attachés à toutes les formes du pluralisme (70).

Quelle que soit la gravité des crimes des groupes extrémistes issus de la nouvelle Salafya, comme Takfir wa Hijra - dont le goût pour la violence est contraire à l'islam -, il est pour le moins arbitraire d'interdire à l'islam une évolution comparable à celle qui a permis au catholicisme de passer de l'antirépublicanisme des années vingt et trente7' à la démocratie chrétienne de l'après-guerre. Si les tout nouveaux amis de l'Algérie - qui ont attendu les tueries au bilan à trois chiffres pour faire état de leur émoi - décrètent cet interdit, ils commettent la même erreur que certains intellectuels français de 1940, qui firent preuve d'indulgence pour le nazisme par anti-communisme. Non moins problématique est l'attitude qui consiste à soutenir l'éradication sous prétexte que les Américains chercheraient à évincer la France du Maghreb par islamisme interposé, comme ils l'ont fait au Congo en exploitant les conséquences du génocide rwandais, où la France a joué le rôle que l'on sait. Les tenants de cette objection désapprouvent le dialogue avec les islamistes en invoquant la préférence pour les transactions commerciales avec les U.S.A. d'une partie des dialoguistes algériens. Il se trouve que ces arguments sont avancés par des personnalités qui n'hésitèrent pas une seuleseconde à soutenir la guerre menée par les Américains contre l'Irak en 1991. Cet anti-américanisme récent reste peu convaincant pour ceux qui mettent au-dessus de tout le retour à la paix civile en Algérie, d'autant que cette manière de se positionner par rapport aux États-Unis affiche une indifférence aux souffrances de deux peuples arabes, l'irakien et l'algérien.

POUR UN « LIVRE NOIR DE L'ÉRADICATION »

Les comparaisons entre les différentes périodes de l'histoire paraissent plus éclairantes que l'étude comparée des intérêts des grandes puissances en Algérie. Parce qu'en définitive, l'idéologie de l'éradication a montré que les dérives des pouvoirs postcoloniaux n'ont rien à envier à celles de la période coloniale en matière d'effusions de sang. Nul doute que si le groupe qui a violé la Constitution en 1992 a opté pour la violence à outrance, c'est par attachement névrotique au pouvoir et refus obstiné de l'alternance qui aurait pu donner à l'État algérien en crise un second souffle. La « République » et la « modernité » ne sont qu'un prétexte savamment invoqué par ceux qui s'accommodent du noyautage de l'État par les féodalités modernes, et n'ont jamais songé à instituer sérieusement un État de droit.

L'Algérie ne pourra sortir de ce cauchemar qu'au prix d'une information démystifiée qui aidera à désigner les vrais coupables, fera renoncer aux lieux communs dont se contentent les relais des éradicateurs en France, et rétablira quelques évidences perdues de vue à la suite de l'égarement de brillants esprits: la pratique du coup d'État est incompatible avec la culture démocratique; les intérêts supérieurs du peuple algérien ne sont pas réductibles à ceux d'un clan; ce pays ne retrouvera sa stabilité que lorsque ses institutions politiques épouseront ses réalités culturelles et sociales. Un peu plus d'exigence morale et intellectuelle de l'opinion française inciterait une partie des francophones francophiles algériens à s'intéresser à des aspects de la culture française moins contestables que le lourd héritage colonial des IIIe et IVe Républiques, et mieux adaptés à notre époque que la terreur jacobine de 1793. D'autant plus que les commentateurs manichéens qui veulent interdire de poser la question « qui tue en Algérie ? »semblent parfois persuadés que les islamistes ne sont que les lointains continuateurs de l'armée catholique et royale de Vendée. Cette vision simplifiée ne suffit pas à minimiser les responsabilités des éradicateurs dans le drame algérien, dont les traits meurtriers renvoient aux pires moments de la conquête et de la colonisation. La responsabilité de cette faction est directement engagée quand elle procède à un sabotage

systématique de tout processus de paix. Les tueries imputées à des milices créées à la demande des éradicateurs, et les soupçons qui pèsent sur l'identité réelle de certains G.I.A. rendent plus accablantes encore les responsabilités des auteurs du coup d'État de 1992. Ces derniers sont indirectement responsables du terrorisme des vrais islamistes, parce qu'ils ont créé les conditions du passage à l'acte de la tendance extrémiste du F.I.S.

Le « Livre noir de l'islamisme » est écrit chaque jour par les médias. Mais l'impartialité et le respect du peuple algérien rendent indispensable la rédaction parallèle d'un « Livre noir de l'éradication », qui permettra aux Algériens de faire valoir leur droit à la mémoire lorsque leur sera reconnu le droit élémentaire à la vie. Car l'amnistie que le F I S réclame après avoir renoncé à sa revendication d'une commission d'enquêté internationale, en s'apprêtant à cautionner une « démocratie-Taiwan (72) », risque d'avoir les mêmes effets sur les études historiques que la prescription décrétée après 1962 (73). Quant à l'opinion française, elle pourra avoir une attitude équitable à l'égard de l'Algérie lorsqu'elle assainira sa relation à l'histoire coloniale, pour l'instant minée par un désir diffus d'occultation, entre mauvaise et bonne conscience.

Notes:

1. Charles-André Julien, Histoire de l'Algérie contemporaine. La conquête et les débuts de la colonisation (1827-1871), Paris, PU.E, 2 édition, 1979, p. 55.

2. On estime à deux millions d'hectares la superficie des terres « habous » confisquées et à plusieurs dizaines le nombre de mosquées fermées. Les religieux qui refusaient de faciliter ces confiscations furent voués à l'internement et à l'exil, comme le mufti malékite Belkebabti qui fut enfermé en Corse avant d'être expulsé à Alexandrie en 1848.

3. La dureté de la conquête a par exemple été décrite avec une brutale franchise par un sabreur sans états d'âme, L. F. de Montagnac, dont les récits viennent de faire l'objet d'une réédition. Voir Lettres d'un soldat. Algérie (1837-1845), préface de S. Sellam, Vernon, éd. Christian Destremau, 1998.

4. Les profanations des cimetières donnèrent lieu à un étrange trafic destiné à utiliser les ossements humains pour faire du noir animal destiné à la fabrication du sucre. « Le fait rapporté à Abdelkader [...] amena l'émir à proscrire le sucre blanc au nom de la religion en 1838 », cf. C.-A. Julien, op. cit., p. 90.

5. C.-A. Julien, op. cit., p. 92.

6. Pellissier de Reynaud, cité par C.-A. Julien, ibid., p. 92.

7. Selon Si Hamdan Ben Othman Khodja, notable algérois qui dénonça la brutalité de la conquête dans L'Aperçu historique et statistique sur la Régence d Alger, traduction française de l'ouvrage arabe Le Miroir, parue à Paris en 1833. Dans des lettres datant des années 1890, Bizet mentionne encore les boucles d'oreilles sanglantes pour mieux opposer les horreurs des expéditions de l'armée coloniale à la tendresse des relations qu'il a pu avoir avec des femmes arabes en Algérie. Ces horreurs sont également attestées par les récits concernant les paris sur le sexe des fœtus des femmes enceintes que prenaient certains soldats de l'armée d'Afrique qui utilisaient leur baïonnette pour désigner le gagnant !

8. C.-A. Julien, op. cit, p. 320. « Aman » signifie sûreté.

9.Ibid., p. 321.

10. Idem.

11. En période de paix, la vie d'un « indigène » n'inspirait pas plus de respect comme l'a montré l'affaire Doineau, le chef du Bureau arabe de Tlemcen qui, en 1856, se déguisa en Arabe pour abattre l'Agha et empêcher celui-ci d'aller à Alger se plaindre de ses exactions.

12. Charles-Robert Ageron, Histoire de l'Algérie contemporaine, t. II (1871-1954), Paris, PU.F., 1979, pp. 12 et 14.

13. Idem.

14. Certains colons continuaient d'envisager cette « solution », comme ce maire du Constantinois qui déclare, en mai 1955, au nouveau commandant de gendarmerie: « [...] "Ce qu'il nous faut ici, c'est une bonne Saint-Barthélemy !", et s'étonne du haut-le-corps du gendarme... qui était protestant », cf. F. Sarrazin, « L'Afrique du Nord et notre destin » Esprit, nov. 1955, p. 1662.

15. C. Mismer, Souvenirs du monde musulman, Paris, Hachette, 1892, p. 320. Plus récemment, Jules Roy a étonné B. Pivot qui l'interrogeait sur Mémoires d'un barbare, en déclarant: « Nous aurions exterminé les Arabes en Algérie si nous avions eu les moyens, et s'ils n'étaient pas nombreux. »

16. C£ Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien (1919-1951), t. II, Alger, 2e éd. Enal, 1993, p. 716.

17. Le Courrier algérien du 26 mai 1946, cité par M. Kaddache, op. cit., p. 717.

18. M. Kaddache, op. cit., p. 718.

19. C.-R. Ageron, op. cit., p. 575. Pour sa part, Kaddache parle de douze mille arrestations dans tout le territoire algérien et de plusieurs centaines de condamnations aux travaux forcés à perpétuité.

20. Jacques Berque, Mémoires des deux rives, Paris, Seuil, 1989, p. 116.

21. Bachir Boumaza est originaire de la région qui fut frappée par cette répression au moment où il sortait de l'adolescence. Militant du M.T.L.D. puis du EL.N., il fut arrêté et torturé en France en 1957. Il est actuellement président du Sénat en Algérie. Son retour aux affaires a reporté aux calendes les études historiques promises par la Fondation.

22. E Sarrazin alias V. Monteil, « L'Algérie, pays sans loi... », Esprit, sept-oct. 1955. Commandant arabisant, proche de Louis Massignon; lorsqu'il était membre du cabinet militaire de Jacques Soustelle au gouvernement général d'Alger, Monteil écrivait sous le pseudonyme de François Sarrazin. Cf. aussi « L'Afrique du Nord et notre destin », Esprit, nov. 1955.

23. Les prisonniers y étaient obligés de casser des pierres, même s'ils étaient estropiés. Les officiers les humiliaient en leur faisant dire: « Tu es Allah. Mohamed est un salaud ». Voir A. Benzine, Le Camp, Paris, Éd. sociales, 1962.

24. Cf. B. Stora, « La politique des camps d'internement », dans L'Algérie des Francais, présentation par C.-R. Ageron, Paris, Seuil, 1993, p. 296. Le parachutage du recteur de la Mosquée de Paris par Guy Mollet a été justifié par la même extension des pouvoirs spéciaux.

25. Cette tuerie fut commise par une unité de l'A.L.N. qui réagissait à l'organisation d'un mouvement de ralliement des groupes M.N.A. à l'armée française, sans doute suscité par une des officines spécialisées dans la manipulation. Le EL.N. demande à l'O.N.U. d'enquêter sur ce massacre.

26. Ce trait a été perdu de vue par des commentateurs comme G. Grandguillaume, qui a tenté, dans un article du Monde, de mettre l'actuelle crise algérienne sur le compte d'une violence structurelle, sans tenir compte de l'usage de l'affrontement à des fins politiciennes.

27. Comme ce fut le cas lors de l'arrachage, à la fin des années vingt, de milliers de palmiers-dattiers plantés dans le versant sud des Aurès, notamment à El Maita au sud-est de Khangat Sidi Nagi. Cet attentat écologique servait à satisfaire un bachaga originaire de la vallée du Souf et attaché à maintenir une chasse gardée commerciale à ses contribuables producteurs de dattes (entretien avec l'ancien secrétaire d'État Abdelkader Barakrok).

28. À noter que cette amnistie ne s'appliquait qu'aux actes commis en Algérie avant juillet 1962. Les auteurs des attentats commis par l'O.A.S. contre les musulmans entre mars et juillet 1962 furent ainsi amnistiés contrairement aux terroristes de l'OA.S.-Métropole. Les « porteurs de valise » furent exclus du bénéfice de cette amnistie et leur séjour en prison a été prolongé jusqu'aux mesures de grâce décidées par le général de Gaulle.

29. Cf. J. Einaudi, La Bataille de Paris, Paris, Seuil, 1991. Cette affaire devrait faire l'objet d'un débat historique indépendant des rivalités entre les déportés juifs et résistants. Les historiens, comme B. Stora, qui sont allés à Bordeaux lors du procès Papon pour évoquer cette affaire à la demande de la famille Klarsfeld auront-ils la même ténacité que les avocats militants de cette famille pour amener la République à reconnaître ce crime contre l'humanité ?

30. Cela devrait commencer par faire sortir de l'oubli les liquidations des groupes comme ceux qui se sont opposés aux résolutions du congrès de la Soummam (août 1956). On devrait aussi évaluer avec précision le nombre des victimes des affrontements de l'été 1962 entre d'un côté les wilayas fidèles à 1'état-major de 1'A.L.N., et de l'autre les wilayas III et IV, sans oublier le nombre des harkis massacrés et celui des Français enlevés durant cette période de non-droit. Selon le colonel Schoen, l'ancien directeur du Service des liaisons nord-africaines, il y aurait eu 50 000 harkis massacrés et 7 000 Français enlevés durant l'été 1962. Les veuves et les orphelins de ces harkis ont été abandonnés par la France. Le général Maurice Faivre, auteur de plusieurs livres sur la question, estime à 80 000 le nombre d'anciens supplétifs disparus durant 1'été 1962. Ce bilan doit être complété par l'évaluation du nombre des victimes des mines anti-personnelles qui continuèrent à exploser à la frontière algéro-tunisienne notamment, bien des années après l'indépendance.

31. Il convient de noter que l'ancien prédicateur de la mosquée d'El Achour est passé de la pacifique « Commanderie du bien et pourchas du répréhensible » (Amr Bi'l Marouf...) à l'emploi des armes après l'arrivée de Merrah qui disposait d'une carte de l'armée, et à la suite du viol de sa belle-sœur par un brigadier de la gendarmerie. La tentative de régler ce conflit par la négociation fut sabotée par un clan de l'armée. Cela montre l'ancienneté du clivage dialoguistes/éradicateurs dans le traitement du dossier de l'islamisme.

32. Cette répression donna lieu à un usage systématique de la torture que, par une ironie de l'histoire, le général Massu n'hésita pas à réprouver (article du Figaro, cité de mémoire).

33. Le raz de marée du F.I.S. à ces « élections propres et honnêtes » (S.A. Ghozali) s'explique par le bénéfice du doute accordé à de jeunes candidats disant avoir <` la crainte de Dieu » (qui, en islam, est le « commencement de la sagesse »). Les électeurs les ont préférés à ceux qui n'ont de compte à rendre à personne parce qu'ils ne craignent pas Dieu et ne respectent pas le peuple.

34. T. Haddam a exprimé à R Marchand, alors ministre de l'Intérieur chargé des Cultes, sa préférence pour le poste de recteur. Mais les militaires, à qui il devait sa nomination à ce poste, ne lui laissèrent guère le choix.

35. Le H.C.E. était composé de: Ali Kafi, président de l'O.N.M. (Organisation nationale des moudjahidines) dont le choix correspondait au besoin de se replier sur « la légitimité historique »; Tedjini Haddam, ancien ministre des Habous et dont la présence semblait correspondre aussi à un souci de dosage entre les régions; Khaled Nezzar, ministre de la Défense, dont l'arrivée à la tête de ce ministère en août 1990, qui fut suivie par d'importants changements à la tête des services de renseignements, a été un des gestes destinés à limiter le pouvoir du président Chadli après le succès du F.I.S. aux élections locales de 1990; Ali Haroun, avocat qui occupait le poste de ministre des Droits de l'homme dans le gouvernement Ghozali (juin 1991-juillet 1992), et dont les estimations minimisantes sur le nombre de détenus et les déclarations pour justifier le coup d'État (« des femmes sont venues pleurer dans mon bureau ») ont dissimulé les véritables orientations du nouveau pouvoir. L'avocat se doutait-il des quantités de larmes et de sang que la politique cautionnée par son singulier usage du droit continue de faire couler dans toutes les couches de la société algérienne ?

36. On sait maintenant que la conception des droits de l'homme d'Ali Haroun et du pouvoir qui a utilisé sa casuistique s'est accommodée de la pratique systématique de la torture à partir de juin 1991. Les tortionnaires ont même trouvé le moyen de torturer, dans les sous-sols du palais de justice, Abdel Kader Hachani - le chef de file du courant démocrate du EI.S. - lors des interruptions de séance du procès qui a précédé sa libération en juillet 1997. "